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Bertrand Gachot (1989-1995) Part II : 1991     Print

Magic Jordan  : de la 911 à la 191

En cette fin 1990, après l’échec de l’écurie Coloni, deux pistes sérieuses s'offraient à Bertrand Gachot pour la saison 1991 : Brabham qui allait bénéficier du moteur Yamaha et Jordan, propriétaire d'une équipe de Formule 3000 qui désirait se lancer en Formule 1.

La piste Brabham, dont les contacts étaient déjà bien aboutis, ne parvenait pas à convaincre Bertrand Gachot : la collaboration avec le motoriste Yamaha, qui avait montré ses limites en 1989 lors de leur partenariat avec Zakspeed, faisait craindre à Bertrand de revivre une expérience similaire à celle qu'il avait vécu l'année dernière avec le motoriste Subaru. C'est donc Jordan pour lequel son intérêt était le plus vif.

Le nom de Jordan à l'époque était plus connu dans le milieu du Basketball avec Michaël 'Magic' Jordan que dans celui du sport automobile, même si Eddie Jordan n'était pas le premier venu et que son projet pouvait être solide. D'abord pressenti en collaboration avec Lotus avec lequel un projet de fusion avait été évoqué, le projet de Formule 1 de Jordan se fit finalement seul, suite au désistement du cigarettier Camel, sensé financer l'opération.

Eddie Jordan avait déjà été impressionné par les qualités de pilotage de Bertrand Gachot, notamment en 1988, en Formule 3000 : à l'époque il était un des plus grands rivaux de ses pilotes Donnelly et Herbert. Un accord financier assez inédit fut trouvé : un contrat liant à la fois pilotage et management, au sein d'une agence dirigée par Jordan et son avocat Fred Rodgers. Bertrand reçoit le volant si il s'engage à reverser 30% du montant gagné par le pilote lors des courses auquel il participera pour les 5 prochaines années. De plus Bertrand Gachot s'engage à verser 500.000 dollars provenant de Subaru, permettant à Eddie Jordan de payer les droits d'inscription au championnat de Formule 1 pour 1991. En plus de cela, Bertrand Gachot s'engage à apporter un complément de budget d'un million de dollars pour la saison 1991. Ce sera chose faite, grâce qu soutien de ses sponsors fidèles... Et Eddie Jordan devient donc aussi le manager de Bertrand Gachot, ce qui ne manquera pas de poser des problèmes par la suite.

Pour la première fois, Bertrand peut passer l'hiver en sachant de quoi sera fait son futur l'année suivante. Reste à Jordan de trouver un sponsor phare et un deuxième pilote. La nouvelle Jordan, d'abord initialement baptisée Jordan 911, fit ses premiers tours de roue le 28 novembre 1990 aux mains de John Watson ! Irlandais comme Eddie Jordan, cette première prise en main est née d'un pari entre eux jadis dans un pub : Watson premier Irlandais à avoir gagné un Grand Prix devant être le premier à rouler dans une Formule 1 irlandaise... Bertrand Gachot quant à lui fera ses premiers tours de roue dans la Jordan à Silverstone le 19 décembre 1990. Encore vierge de tout sponsor, et dans sa livrée noire brute de carbone, la nouvelle Jordan fait sensation. Ses lignes aérodynamiques, son esthétisme ne peut laisser l'observateur indifférent.

Porsche n'appréciant pas du tout la nomination 911 pour la nouvelle monoplace de Jordan, et pour éviter des procédures judiciaires, propose à Jordan une... Porsche 911 en échange d'une nouvelle dénomination : ce sera chose faite : la Jordan 911 s'appellera désormais 191. Eddie Jordan trouve son sponsor phare : un partenariat particulièrement juteux est signé avec la limonade 7Up (même s'il s'avèrera par la suite que les chiffres avancés par Eddie Jordan étaient exagérés : il s'agissait de convaincre d'autres investisseurs). La Jordan 191 est présentée à la presse, avec une livrée verte (couleur de l'Irlande) et bleue. La voiture ainsi décorée est particulièrement eyes-catching.

 La Jordan-Hart 911 de pré-saison  1991 :


Comme deuxième pilote de l'écurie, outre les anciens pilotes de Jordan en 1988 (Donnelly et Herbert), d'autres pilotes sont approchés. Ce sera finalement Andrea De Cesaris qui sera choisi : pour son expérience en Formule 1 d'abord, mais surtout pour l'apport financier qu'il apporte : s'il refuse la construction proposée à Gachot, il accepte de verser 3.5 millions de dollars, directement. Il est vrai que quand on est fils du directeur de Marlboro-Italie, les choses sont plus faciles que pour d'autres.

Les tests de pré-saisons sont l'occasion de voir ce que chaque voiture de la future saison 1991 a dans le ventre. Les Jordan émerveillent, étonnent : leurs temps égalent ceux des Ferrari de Prost et d'Alesi ! Beaucoup soupçonnent les Jordan de rouler sous leur poids minimum afin d'attirer d'éventuels sponsors... Mais outre son aérodynamisme particulièrement soigné, la Jordan 191 offre d'autres avantages. Outre le fait que la monoplace était prête et finalisée bien avant le début de la saison (rappelez-vous, plus haut, l'Onyx et la Coloni, prêtes quelques jours seulement avant la première épreuve du calendrier), elle dispose du moteur Ford HB : ce n'est pas le moteur Cosworth, il s'agit du moteur Ford qui avait fait merveille l'année précédente sur les Benetton de Piquet et Nannini. Même si pour 1991 Benetton disposera de l'évolution suivante du moteur (HB5), la version 4 du moteur reste particulièrement efficace et sera utilisé en exclusivité par Jordan.

Pour cette saison 1991 qui commencera le 10 mars à Phénix, aux USA, Bertrand Gachot devra à nouveau passer par le stade des pré-qualifications : deux nouvelles écuries ont en effet complété le plateau : outre l'écurie Jordan, l'écurie Lambo (Modena Team) avec un troisième Belge, Eric van de Poele, est aussi inscrite au Championnat de Formule 1.

Pour la première course, Gachot parviendra à s'extraire des pré-qualifications (4e) juste devant son équipier De Cesaris, qui lui échoue à la première place non qualificative. Aux essais, il se qualifiera à une très belle 14e place, bien devant son compatriote Thierry Boutsen, 20e, désormais sur une modeste Ligier-Lamborghini (en attendant le moteur Renault pour 1992), dont le contrat chez Williams n'avait pas été prolongé. Après 18 mois d'absence en course, Bertrand Gachot savoure le moment. Sa voiture, aura été la monoplace la plus photographiée du week-end. Outre son esthétisme (encore aujourd'hui beaucoup considèrent qu'il s'agit de la plus belle Formule 1 jamais construite), les spécialistes notent déjà une tenue de route exceptionnelle dans les virages rapides : cette voiture va faire un malheur à Spa-Francorchamps ! Sixième temps au warm-up, Bertrand ne pourra malheureusement pas confirmer en course, un problème moteur le contraignant à abandonner à 6 tours de la fin. Il sera néanmoins classé 10e de l'épreuve, son meilleur résultat jusqu'à présent en Formule 1. 

Lors de la course suivante, au Brésil, les deux Jordan se sortiront cette fois sans problème des pré-qualifications. Bertrand Gachot se qualifiera à une très belle 10e place, son équipier 13e. En course, les deux Jordan devront malheureusement abandonner; Gachot au 63e tour (il sera néanmoins classé 13e de l'épreuve) sur un problème de pompe à essence, et De Cesaris sur un problème moteur (NC).

La troisième course à Saint Marin sera particulière pour la Belgique : trois coureurs belges seront au départ : outre les pilotes Jordan et la Dallara de Lehto, Eric van de Poele sur sa Lambo a pu se pré-qualifier, puis se qualifier pour son premier Grand Prix ! Bertrand et Eric seront donc sur la grille en compagnie de Thierry Boutsen, sur la Ligier. Bertrand Gachot sera néanmoins à nouveau contraint à l'abandon, sur problème de suspension cette fois. De Cesaris ne fera pas mieux, suite à un problème de boîte de vitesses.

A Monaco, il parviendra enfin à terminer une course à la régulière, à une honorable 8e place, juste derrière Thierry Boutsen, 7e, tandis que son coéquipier est à nouveau contraint à l'abandon pour un problème de pédale d'accélérateur. Mais c'est lors de la course suivante, au Canada, parti de la 14e place sur la grille de départ, qu'il marquera enfin ses premiers points en Formule 1 : les deux de la cinquième place juste derrière son équipier, 4e. Cela restera son meilleur résultat en Formule 1.

Parti en 20e position au Mexique (handicapé par une très grosse sortie de piste suite à une crevaison aux essais), sa course s'arrêtera après un tête à queue, de même qu'en France lors de la course suivante (19e sur la grille). Il marquera un nouveau point, synonyme de la 6e place finale en Angleterre, où il s'était lancé en 17e place sur la grille. Un résultat équivalent sera encore réalisé en Allemagne, où, s'élançant de la 11e place (à noter aussi la très belle 7e place qualificative de De Cesaris), il prendra encore un point pour porter son total de la saison à 4 unités. Son équipier, terminant 5e de cette course, apportera deux points supplémentaires à l'écurie. A noter qu'entre le Grand Prix du Mexique et celui de France, Bertrand Gachot a disputé et remporté les 24h du Mans en compagnie de Johnny Herbert et de Volker Weidler. Cette victoire, inattendue et historique permettra de bénéficier de soutiens japonais dont Bertrand aura bien besoin dans la suite de sa carrière automobile... 

Lors du Grand Prix de Hongrie, Bertrand Gachot propose à l'ingénieur en chef de l'écurie, Gary Anderson, le concepteur de la voiture, de modifier la monoplace afin de privilégier un comportement plus marqué du train avant : le résultat ne se fait pas attendre : seulement 16e aux essais, il obtient le second temps au warm-up du dimanche matin, juste derrière Prost ! Contraint d'un changement de pneumatiques en fin de course, Bertrand Gachot ne pourra se contenter que de la 9e place, deux places derrière son équipier. Mais il profitera néanmoins de cette course pour écrire son nom dans les tablettes avec le meilleur temps en course... et de référence pour ce circuit. 

C'est donc plein de confiance qu'il quitte la Hongrie, impatient du prochain rendez-vous à Spa-Francorchamps, où la Jordan va retrouver les grandes courbes qu'elle affectionne. Avec les nouvelles adaptations, Bertrand le sait, Bertrand le sent : la pole position est à sa portée !

 La Jordan-Hart 191 de 1991 :


Stop ou encore ?

Un élément extra-sportif viendra pourtant tout chambouler en cette mi-août... En décembre 1990, alors qu'il se rendait à un rendez-vous de sponsoring à la demande de Jordan, à Londres, une altercation avec un chauffeur de taxi avait fait grand bruit : après un accrochage, Bertrand Gachot se sentant agressé par le chauffeur de taxi, avait fait usage d'un gaz de défense, en vente libre en Allemagne mais strictement interdit en Angleterre. Le chauffeur de taxi décide de poser plainte contre Bertrand Gachot. Il est convoqué au tribunal de Londres le 13 août, en première instance, accompagné des avocats d'Eddie Jordan, non spécialistes dans ce genre d'affaires. Persuadé d'être dans son droit et d'écoper au pire d'une amende, Bertrand Gachot plaidera non coupable. Malheureusement pour Bertrand, il est tombé sur le juge Gerald Butler, qui avait tenu a poursuivre la procédure, contre l'avis du Procureur. Connu pour ses décisions de lourdes condamnations dans des dossiers sportifs où des supporters avait agressé verbalement des passants, le Juge a-t-il voulu profiter de la notoriété de Bertrand Gachot pour faire un exemple ? C'est fort probable. En tout cas la sentence tombe et personne dans le clan Gachot n'en croit ses oreilles : Bertrand Gachot est condamné le 15 août à 12 mois de prison ferme, sans sursis avec effet immédiat ! Il est transporté manu militari à la prison de Brixton, une des plus dures prisons du royaume de Sa Majesté. Une demande de liberté provisoire est déposée, elle sera rendue le 20 août, ce qui laisserait la possibilité à Bertrand Gachot de disputer le Grand Prix de Belgique. Malheureusement, la demande sera rejetée. Bertrand Gachot ne sera pas présent au Grand Prix de Belgique. Entretemps, de nombreuses candidatures (officieusement, on parle de... 22 candidatures !) affluent pour le baquet vacant de la Jordan numéro 32. 
Le choix se portera finalement sur un jeune pilote Allemand, chez Mercedes en endurance. Il s'agit bien évidemment de Michaël Schumacher dont on connait la suite de sa carrière. Il y fera sensation, mais il est vraiment tombé au bon moment au bon endroit : la Jordan était faite pour ce circuit. Les derniers réglages de Bertrand au GP précédent étaient de bon augure pour un excellent résultat en Belgique. De plus, Bertrand connaissait parfaitement le circuit. Qu’aurait-il fait au volant de la Jordan ? Nous ne le saurons jamais, mais c’est cruel pour Bertrand. D'ailleurs la performance de Michaël Schumacher a éclipsé celle d'Abdrea de Cesaris qu occupera longtemps la seconde place du Grand Prix avant dêtre contraint à l'abandon à quelques tours de l'arrivée !

Les pilotes, les amis, les journalistes se mobilisent pour dénoncer l’injustice dont Bertrand Gachot a été la victime. Au Grand Prix de Belgique, beaucoup arborent un T-shirt blanc avec l’inscription “Gachot Why” ? Une mobilisation médiatique a lieu, en France et en Belgique. A Bruxelles, une manifestation de soutien est organisée le 10 septembre, rassemblant des miliers de personnes dont de nombreuses personnalités du monde automobile (Tassin, Pilette) ou politique. Un recours en appel aura lieu le 15 octobre, la peine est réduite à 9 mois, dont 6 avec sursis : conséquence, Gachot est libéré le jour même ! Malheureusement, Jordan refusera de rendre le volant à Bertrand Gachot pour la course au Japon, ayant pris d’autres engagements. Il sera néanmoins présent dans les paddocks, afin de prendre contacts avec les écuries afin de retrouver un volant en Formule 1, si pas en 1991, mais au moins en 1992.

Gachot a un avantage dans sa quête d'un volant : sa victoire au Mans, plus tôt dans la saison sur la Mazda 787 B à moteur rotatif révolutionnaire, facilite ses transactions : des investisseurs japonais vont se manifester pour le soutenir financièrement. 
Un autre événement va avoir une influence durant ce grand prix du Japon : Eric Bernard, pilote chez Larousse, s'est sérieusement blessé aux essais du Grand Prix : une double fracture de la jambe va le tenir éloigné des Grand Prix jusqu'à la fin de la saison.

S'il est trop tard pour le remplacer au pied levé pour le Grand Prix japonais, Gérard Larrousse accepte de le prendre pour le dernier Grand Prix de la saison, en Australie, malgré des offres d'autres pilotes pour le baquet de la Larrousse LC91 numéro 29, Ivan Capelli et Roberto Moreno principalement. Mais l'argent apporté par les sponsors japonais et la rage de Bertrand Gachot de revenir en Formule 1 vont jouer en sa faveur, et le choix de prendre Bertrand sera finalement fait.

Malheureusement, Bertrand Gachot part avec plusieurs handicaps :
- La voiture en cette fin de saison 1991 devait se battre pour s'extraire des qualifications. 
- Le circuit urbain, très particulier d'Adélaïde en Australie, ne convenait pas à la voiture.
- Bertrand Gachot sortait de plusieurs mois sans compétition ; ce n'est pas durant son séjour en prison qu'il aura pu parfaitement maintenir sa condition physique.
- Il découvrait aussi la voiture pour la première fois lors de ce Grand Prix; il n’avait jamais eu l’occasion de rouler avec elle auparavant.
Conséquence : Bertrand Gachot ne put faire mieux que le dernier temps des essais, à une petite seconde de son équipier Aguri Suzuki, mais ce dernier, 27° aux essais, fut également incapable de qualifier la voiture.
Gérard Larrousse confirma néanmoins son intérêt pour Bertrand Gachot pour la saison suivante, mais cela allait s'annoncer nettement plus difficile que prévu... 

 La Larousse-Ford LC91 de 1991 :


(à suivre)

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